« GRANDS CRUS » : La réparation de l’honneur bafoué

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SENEPLUS CULTURE

GRANDS CRUS  : LA REPARATION DE L’HONNEUR BAFOUE

INSTALLATION


Baba Diop  |   Publication 03/06/2014


L’artiste-installateur guadeloupéen Richard-Viktor SAINSILY CAYOL fait partie des invités de la Biennale 2014. Sa création « GRANDS CRUS » se compose de 10 fûts de chêne authentique usagés, positionnés sur un support noir laqué éclairé au pied par une lumière bleue.  La hauteur de l’installation est de 2,70 m sur  2,50 m. Chaque tonneau porte  le nom d’une ethnie africaine déportée dans les colonies.

« Le tristement célèbre Code Noir de Colbert avait fait du nègre une marchandise, un produit, un bien meuble. Arraché de son village, déporté de son pays, stocké dans les cales de gros navires marchands conçus à cet effet, il était transporté pour être exposé, vendu et exploité jusqu’à l’avarie. » Voila le point de départ sur lequel s’adosse l’artiste concepteur Richard-Viktor l’un des invités de la Biennale Dak’Art 2014 pour son installation « Le Retour-Grands crus ».

Le message est clair. Le propos claque comme roulis de vagues sur la coque d’un navire négrier.  L’artiste plasticien guadeloupéen Richard-Viktor SAINSILY CAYOL dit qu’ « Avec le Retour en terre d’Afrique, précisément à Dakar, c’est une façon pour moi de ramener leurs âmes en les accompagnant dans leurs demeures d’origine à l’effet de mettre un terme à la zombification qui les chargent négativement dans un certain inconscient collectif encore trop répandu ». De quelles âmes parle l’artiste -installateur? Il ne décline pas les noms et pour cause,  les esclaves en fond de cale ne sont pas des individus isolés. Ils  appartiennent à une ethnie, à une aire géographique dont ils portent la marque.  Ainsi, sur  les étiquettes «  appellation contrôlée » collées aux tonneaux à vin patinés par le temps, le visiteur perçoit mieux l’arrachement de ces femmes et hommes qui emportent avec eux les lambeaux de leur appartenance sociale : Yoruba, Mandingue, Bambara, Fang etc… En fermant bien es yeux le visiteur entend dans sa mémoire  résonner  le bruit lancinants des gréements des navires à voiles dans cette douloureuse traversée.

La première réflexion à laquelle nous invite  Richard-Victor  en disposant des fûts-ethnie, estampillés Compagnie des Indes Occidentales, de manière pyramidale, sur un socle triangulaire éclairé par un  système de LED couleur bleu royal  est cette assimilation Etre humain –marchandise. Une abomination parce que chosification de l’humain. Mais ce vin contenu dans les tonneaux, c’est aussi le labeur des nègres employés dans les plantations. La deuxième réflexion étant le déni culturel ;  la troisième, l’exclusion de ces esclaves qui ont contribué à la richesse des pays impliqués dans le commerce triangulaire.

L’artiste ne fait pas dans le figuratif, il s’adresse directement à notre intellect. Ce triangle d’une luminosité étrange, les noms des ethnies, les tonneaux à vin, les traces du temps sur le bois de chêne nous remet mentalement  dans les mêmes conditions de voyage en fond de cale ou tout au moins nous pousse  à penser à  la souffrance de la traversée, aux difficiles conditions de vie dans les plantations. Il s’agit assurément d’une œuvre de dénonciation,  accusatrice même si l’artiste s’en défend en mettant plus  en avant la « contribution par le truchement de l’art, à la prise de conscience de ce que signifiait la notion de marchandise, de bien meuble, de bien de consommation institutionnalisée par le système de la traite négrière » une œuvre réparatrice d’injustice qui raconte  la traite négrière plus que ne que ne s’aurait le faire un livre. Exposition à voir au Musée place Soweto pour cette dernière semaine de la Biennale Dak’art.

Rhizomes hybrides ou la poïétique d’un syncrétisme

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« L’art rhétorique »

Christian Antourel et Ysa de Saint-Auret

D’une modernité mélangée d’héritage, Richard-Viktor Sainsily Cayol nous parle d’un fruit de racines multiples, de mélanges d’influences qui aboutissent à la création ultime : « La plus belle performance humaine : un syncrétisme »

Son œuvre apporte une ivresse du regard. Diversités, fantaisies mises à mal des langages de la plastique. Il donne à voir une brillance, un style unique et une forme de démesure, dans des postures d’absence et de fixité. Finalement, c’est du gâteau, beau, accessible, bien ficelé et juste assez étrange, pour titiller le spectateur trop rigide. Un art de l’intelligence et de l’exploit formel un art qui surmonte naturellement des contraintes formidables, c’est d’abord ça. Mais cette prouesse, plus subtile encore, laisse flotter dans l’air une part de mystère sucré, impossible à cerner, une ambiance d’énigmes mathématiques, des sous entendus, du sous- texte, vu dans le sens de l’émotion, pensée dans le registre de la nuance qu’il revisite avec une pertinence et un sens de l’actualité qui laisse pantois. Car son monde est parfaitement en adéquation avec la « Schizofrénésie» mise en scène. Monde à l’agonie où le haut-le-cœur le dispute en intensité à la philosophie. L’artiste adapte avec une efficacité scénique et picturale redoutable le roman de la vie sans cesse renouvelée et signe un spectacle remarquable.

Une ambiance étrange, libellée d’espièglerie.

A partir de matières d’aujourd’hui et de matériaux d’avant-hier, éléments qui transforment le réel et se transforment en ouvrages étrangers à ce que l’on a coutume de connaitre et de voir. Il en est ainsi de « Génopathie-in-process » de « Dialogue-Cellularium » sorte d’humanoïdes génétiquement modifiés, malades sans doute d’avoir trop consommé. Reflet d’une société, la notre passée au crible d’un regard d’artiste conscient et médusé, dénué d’agressivité apparente mais fort d’une richesse de culture mélangée, hybride. Ici point de doute. L’abstraction côtoie le figuratif avec bonheur sur la base de supports aussi variés que le métal vissé, cousu, le papier, l’incrustation vidéo le tissus, la céramique. Cette créativité, nous fait pénétrer une ambiance étrange, libellée d’espièglerie bavarde ; faite d’œuvres aussi hétéroclites, que le titre de son expo est la quintessence d’un constat aiguisé. Par la couleur ? Assurément, même quand le travail du coloriste, sa trichromie de rouges de jaunes, de bleus et autres verts tire souvent vers une vue d’ensemble brunâtre nous ne savons que trop la pathologie qui s’étend dans la transparence de ces formes recomposées : La problématique, un engouement étrangement oppressant des surplus dans les sociétés occidentales.

Notre avis

Sous l’impulsion directive de l’artiste, un alphabet voit le jour, un magma de fragments et de séquences se construisent comme un puzzle. Il parvient ensuite à faire apparaitre une grammaire en disséquant et en retravaillant la combinaison de tous les éléments. Les contraires dialoguent entre eux : l’équilibre et le déséquilibre, la dissociation et l’association, l’apparition et la disparition. Il met en effervescence les évidences génétiques, cherche le sens de l’existence et aime cette sensation empirique d’affiner le travail. Répondre à cette nécessité représente un chemin pour sa créativité. Bref, son bonheur est multiforme.

Christian Antourel & Ysa de Saint-Auret