L’empreinte du passé, oblige le présent.

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Ici, en nous, un ailleurs nôtre, nous conduit.

          Notre ici est l’ailleurs des autres, mais l’ailleurs n’est pas forcément loin de notre ici. Celui qui m’intéresse, sommeille en chacun de nous. Les raisons d’une certaine esthétique marronne – pour reprendre un propos de René Louise – présentes dans l’œuvre de nombre d’artistes caribéens constituent un lieu commun. En outre, afficher leur dépassement ou admettre leur hantise quand il s’agit d’interroger l’imaginaire de notre siècle, voire les pratiques actuelles, sont encore sujettes à controverse. Toutefois, les adeptes des Africanité, Négritude, Antillanité, Créolité, Esthétique du Divers, ou Poétique du Tout-possible, disent une chose : Nous sommes autres, pour ne pas dire nous sommes nous.


Mémoire 1848-1988
Notre mémoire, siège de nos souvenirs les plus intimes, est possiblement l’un des lieux, le plus visité, car le moins inaccessible. Lieu de fixation de notre passé, à la fois lieu et source de création, elle demeure plus essentiellement le temple gardé d’un ailleurs intrinsèque souvent refoulé ; notre ici. En revisitant ma mémoire, c’est à chaque fois un voyage riche et passionnant que j’entreprends, dans un lieu qui ne dévoile jamais tout d’un seul trait. Les choses sont toujours dans le désordre comme les pièces de plusieurs puzzles disséminés dans des espaces-temps décalés.

Je vous invite à parcourir un petit morceau des chemins-chiens de mon enfance de ti métis prétendument bata-zendyen de la Guadeloupe lointaine. Ces chemins qui à mon sens ont donné corps à un je-ne-sais-quoi, responsable de toutes mes commissions. Bien que rien ne soit rangé, et que, plus je chemine, plus il y a désordre, je ne tenterai aucune démêlée.

 Le jour dans le salon, la télévision en noir et blanc de l’ORTF fait office de radio. Les nouvelles, la voix de De Gaulle, peut- être celle de Pompidou, les obsèques, les jeux des mille francs, Lucien Jeunesse, jusque-là, tout va bien. Mais il faut se taire ! Écouter religieusement, où s’éloigner loin du poste. Souvent de fois, chez les voisins, comme un air venu d’ailleurs, le Batako de Cazimir Létang discordant, fait digression. Du créole qu’il ne faut pas parler, des chansons du genre chien-la japé, réservées aux ti karant (quarante), qu’il ne faut point répéter, des musiques qui véhiculent d’autres valeurs, celle d’un folklore aseptisé, mais dérangeant tout de même. Dimanche, « Ah, c’était le bon temps ! » les Maurice Chevalier, Edith Piaf, Georges Moustaky, j’en passe et des plus médiocres. Dans la cour chez les voisins du même terrain, les cris de peaux tendues de cabrit et autres chants interdits accompagnent la musique que fait la pluie sur la tôle, en bas d’un gros soleil chaud. Le diable se marie derrière l’église. Je revois alors ma grand-mère saisir la Vierge Marie remplie d’eau bénite du haut de la porte du corridor, devant l’illustration de Saint- Michel tuant le démon. Elle l’embrasse et dit : Le Bondieu sait qu’on fait des bêtises, mais il nous laisse faire parce que plus tard plus triste.

 Le soir, à la télé, dans les journaux, mieux sur les murs dans la chambre de mes sœurs, Sheila, Ringo, Sylvie Vartan,  Johnny Hallyday, Claude François. Je les vois tellement différents, je les sens tellement loin, je les comprends tellement peu. Beaucoup de choses m’échappent. Parallèlement,  lorsque je me retrouve chez ma grand-mère à Grande Ravine, dans le Gosier, une grande vieille tante qui vient souvent pour deux-trois jours, nous berce de Lapen é Zanba, de bête à Man Ibè, de Ti sapoti , volan, soukounyan, mofwaz et diablès. J’aime cela. Mais pas ma grand-mère. Ces histoires-là la dérangent, c’est pour les autres, ceux qui drivent, qui montent et descendent toute la journée, qui donnent chaînes à la rue, comme des Lawa à gran tété,  les ti mawon san fanmi. Pas pour nous les enfants d’Edmond, de bonne éducation, bonne instruction, élevés avec mœurs et usages de personnes de bon teint de bonne société.

D’ailleurs ces histoires sont l’une des rares choses qui m’attirent chez ma grand-mère. L’apprentissage maîtrisé de la peur. Lorsque chaque matin en bas du morne, kwi en main, il faut se pencher devant la source, le trop plein de mon imaginaire enrichi la veille, se déverse à la surface de l’eau. Entre grenouilles et feuilles de siguine écartées , les spectres informes de tous ces personnages semblent prêts à me bondir à la figure. Je les reconnais tous. Ils sont là d’un réalisme criant. Pas de doute, ils me sont familiers. Je sais que je les possède désormais. De toutes ces choses, j’en garde suffisamment pour que l’essentiel me soit salutaire.

Sans conteste, je vis à la fois dans deux mondes. Un monde d’artifices dont la seule vérité est qu’il se détourne habilement de la sienne propre. L’autre riche et authentique, mais précipité dans le puit de l’oubli et gardé par les sentinelles d’une conscience collectivement objectée.

 Un petit nègre boukoussou m’appelle dehors. C’est ainsi que les nomme ma grand-mère. Il fait partie de ceux-là qu’on n’a pas le droit de fréquenter, on peut seulement leur parler dans la cour derrière la barrière de la maison. Il m’apporte des quénettes, des cannes des goyaves, et des tanmaren si . De la poche arrière de son vieux pantalon déchiré rapiécé et sans couleur, il sort une poignée de Kanik, des gris-colorées, des rosées, des bleutées, des noires presque d’ébène, et un zékal a souda d’un nacré époustouflant. Solidement amarré avec le bois patate, les mordant poilus de la bête d’un orangé vif, déborde de l’orifice du coquillage. Il est déjà trop grand pour sa maison. Le souda c’est pour ma petite cousine, me fait-il.

En rentrant, par la cuisine les clapotis provoqués par les morceaux de fruit-à-pain dans le Kanari sur le réchaud me rappelle une autre musique. On appelle boulagyèl cette vocalisation rythmique accompagnée des frottements de mains, qu’on retrouve dans la musique interdite. Ma mémoire m’informe que Je n’aime pas le fruit-à-pain, mais j’aime bien le désordre qu’il fait sur le feu. En isolant les morceaux de fruit-à-pain de mon bébélé pour ne garder que la chair, je dévoile la tricotteuse, de Millet imprimée dans le fond de la porcelaine. À chaque repas du dimanche, les Glaneuses, l’Angélus et la tricoteuse sont conviés. Il y a aussi cette collection de Goya, la Maja habillée, ou cette Marquise de Santiago. Ma mère les préfère, elle s’inspire de leur habit pour confectionner ses robes de mariée. Confinée dans un petit espace entre chambre et salle à manger, elle dessine d’un trait assuré des modèles, des patrons de vêtements mais aussi de petits mobiliers, des objets de décoration à réaliser de ses propres mains. Je l’imite. Comme elle, je dessine ces gens, en m’appliquant. Je veux que ce soit parfait. C’est important. Ma mère aime mes dessins, mon père exige que je préfère mes livres.

D’ailleurs, chacun de mes livres a sa singularité. Le portrait déformé de M. Ferrand occupe toute la feuille de garde du manuel d’anglais. Je ne suis pas fort en Anglais. M. Ferrand non plus. Il ne pense qu’à la chasse. Je lui mets des ailes, des plumes, et pointe sur lui un fusil de chasseur. Plus tard, au lycée, je dessine M. Palas. En cours de math, il ne parle que de match. A la place des roues de sa moto je mets des ballons de foot. Les caricatures de professeurs font le tour de la classe. Quand je me fais prendre, la colère du prof et les représailles de mon père me donnent une idée du pouvoir de l’image.

Dans un coin de la salle à manger, sur le bureau de mon père,  le gros téléphone noir des PTT, et un vrai bronze de Gustave Effel en guise de presse-papier côtoient des objets sans valeur, mais ô combien chargé de symbole. De vielles pièces de monnaie de l’Algérie Française, de Madagascar, que sais-je, des cartes postales de Montmartre, un cendrier en résine, contenant des trombones oxydés, les vis d’un vieux poste en panne, des médailles d’ancien combattant et un bouton doré de costume de cérémonie, comme un de ceux qui servent le 14 juillet ou le 11 Novembre. On peut regarder mais pas toucher.

Le calendrier accroché au mur au-dessus du bureau est différent de celui de ma grand-mère. À la place des Marie, Joseph et Jésus peints, ce sont des photographies du Jura enneigé qu’on peut découvrir. Des montagnes du même blanc immaculé imprimée avec la même facture. La neige me fascine. Elle dégage quelque chose de religieux, de respectueux, d’inquiétant.

 Des images, des bruits, et des odeurs à profusion, se bousculent dans un seul migan, se précipitent au seuil mon esprit. Comme une urgence, de ces résurgences, quelque chose doit sortir. Déjà des questions fusent. Pourquoi ces chansons de leur là-bas que je n’ai jamais visité mais qui s’invitent chez-moi sans demander la permission m’émeuvent ? Pourquoi je fredonne an bistan les chansons interdites d’ici, ces chansons qui disent des mots que ma grand-mère nous dit tout le temps ? Et, pourquoi je m’intéresse aux images de ces gens de là-bas ? Une chose est sûre, Toutes ces choses vécues, aujourd’hui font corps avec moi, elles sont l’empreinte du passé qui oblige le présent. Je ne saurais dans quelle proportion elles interviennent dans ma vie ni dans mon art, ni dans quel ordre elles remontent en surface. Dans tous les cas, elles constituent un ailleurs refoulé ou assumé, notre véritable ici, qui ne demande pas la permission pour faire irruption dans notre vie accompagnant nos actes nos œuvres. Souvenirs ou réminiscence le passé est l’ailleurs, l’ici-même intérieur qui alimente l’inspiration. Refoulé c’est une arme redoutable dirigée contre soi. Assumé et exprimé consciemment ou non il se traduit en puissantes sources au service de tous les possibles. Cocteau a dit : « L’inspiration c’est une grande dose de hasard et des réminiscences. »

 R.V.Sainsily / 28 Novembre 2004

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