L’image en question • Frédéric Leval

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“L’image en question”

• 2002 – Frédéric Leval,  – Inspecteur Académique – Professeur agrégé en Arts Plastiques.


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A l’heure du numérique et des réseaux d’information comme à celle de la Camera oscura et de l’invention de l’imprimerie, la technique et ses outils ont un fort ascendant sur notre rapport au monde. Chaque jour, plus incisifs et plus accessibles, les moyens d’investigation dont nous disposons modifient méthodes et processus réflexifs jusqu’à l’émergence (en tous lieux) d’une autre logique, d’une autre éthique, d’une autre esthétique. Le nivellement de l’esprit critique est la rançon de l’abondance. Ourdi dans les méandres de la connectique, le spectre de la globalisation plane également au-dessus de cette immense question de la culture visuelle. Vigilant, rompu à la navigation et à l’ « intrusion » dans ce monde d’interférences, Richard-Viktor Sainsily déjoue l’évidence d’une réaction tribale. Il assiste à la superposition des mondes dans l’écran, sondant le lointain pour être renseigné sur lui-même. Dans son projet d’appropriation et de transfiguration du réel, l’artiste-hacker, prolongeant la série des  Anthropométries, « capture » et associe l’ailleurs, l’étrange – l’image comme nouvel instrument de visée pour prendre la mesure du monde – à ce qui le situe dans l’espace pictural caribéen.

« Le récit, l’espace »

L’installation Intrusion / Exclusion de Richard-Viktor Sainsily participe résolument du décloisonnement des arts plastiques. Ainsi, au genre pictural qui découpait le réel, se substitue cette continuité propre au vivant. Par une pratique qui semble avoir annexé toutes les catégories du monde de l’image, l’artiste rompt avec la linéarité narrative pour un dispositif plastique vertical. C’est le lieu de la simultanéité, de la profusion, de la confusion, du « scanning inconscient », de l’inflation de l’image, de la dislocation du sens. En pendant aux espaces fortement théâtralisés (Anthropométries) par le jeu tendu des proches et des lointains prompts à nous raconter l’histoire équivoque de ces corps – dans la syntaxe de l’image, ce qui est éloigné dans l’espace l’est aussi dans le temps -, il propose un espace sans profondeur construite.

« La fabrique de l’image »

Trente cinq « palettes ». Trente cinq moments. Trente cinq possibles extraits du continuum des mondes croisés où l’image en balayages et scintillements stimule sans relâche la rétine. Le corps est toujours présent, ramené à un signe, abandonné aux rencontres fortuites dans l’épaisseur du palimpseste qui mêle en strates l’image numérique et les rehauts graphiques. Par un processus que sous-tend l’outil informatique, Richard-viktor Sainsily s’insinue dans cette fabrique. Il « combine » les fragments de textes et d’images d’origines diverses avec des extraits de ses propres œuvres, et réactive, à un moment qui semble propice, cette réflexion sur l’image initiée par les artistes des années Pop. Il se garde bien cependant de toute forme de prosélytisme. La jouissance de la pratique transformatrice, de l’appropriation de l’image que l’on arrache et que l’on restitue au réel par le passage répété du geste (graphique et informatique) reste le principal moteur.

« Images en série » 

L’infinie reproductibilité de l’image et le caractère exploratoire de cette pratique engendre alors naturellement la série. Plus apte à rendre compte du vivant, de cette entropie que l’artiste lui-même alimente, ce dispositif retarde l’apparition du corps, retarde sa cristallisation dans l’œuvre, sa cristallisation comme œuvre, corps unique, sanctifié. Dans l’installation, à l’inverse de nos anticipations et de nos croyances, la forme de l’œuvre naît d’une négociation avec l’intelligible qui nous est donné en partage. L’ambivalence du geste artistique qui construit et déconstruit, qui cache ou révèle, affecte directement notre expérience de l’image tantôt forme ou signe, tantôt corps ou sexe. Tout corps dans la tache aveugle de l’image est sexe.

Puis l’image retourne à l’écran dans un montage en boucle. Le rythme s’accélère. La série croise l’image et le son – interférences-. Comment ne pas voir ici, dans la lumière de ce moniteur monté sur pied, le reflet de notre propre regard halluciné ?

« L’homme debout »

Le peintre a toujours le dernier mot. D’abord assis face à l’écran, le corps est maintenu à distance par l’usage du clavier et de la souris. Penché ensuite sur le format A4 pour une phase d’écriture, l’artiste ne se laisse jamais déposséder du pouvoir qu’il a sur le devenir de l’image. C’est lui qui décide, à l’issue d’un dernier passage sous la main, là où l’image redevient unique et « peinture », que le processus doit s’arrêter. De façon rituelle et symbolique, l’épreuve est alors fixée sous le vernis acrylique.

Il ne faudrait pas réduire, chez Richard-Viktor Sainsily, le recours à la peinture à un simple attachement au métier. La peinture est le moyen et le moment d’une ré-appropriation de l’image. Alors, dans un mouvement de redressement, l’image quitte la série pour redevenir peinture, l’artiste reprend ses outils  pour affronter la résistance de la matière et du subjectile. Il est debout, vertical. La peinture est devant lui, devant nous.

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