Anthropométrie • Jocelyn Valton

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“Anthropométries

• 2001 – Jocelyn Valton, Critique d’Art.

In : Mundaray, Rovelas, Sainsily, figurations caribéennes, peintures récentes, Artchipel Basse-Terre, mars 2001.

Anthropométrie IV-1998 Anth-XIX

L’on pourrait qualifier l’art de quelques artistes des Caraïbes et singulièrement la peinture de Sainsily d’un “art des croisements”. De fait nous sommes en présence d’une peinture qui se situe aux confluents de plusieurs civilisations (Afrique, Amérique, Inde, Europe…). Compte tenu de la complexité de ce tissage culturel, l’artiste a donc toute latitude pour capter librement et si l’on peut dire de l’intérieur, des éléments très composites. Il est vrai, l’heure est aux discours qui prônent le métissage, cautionnant ainsi l’entreprise planétaire de globalisation orchestrée par les nations occidentales dominantes. Toutefois, la Caraïbe est par son histoire et depuis des siècles, un creuset au sein duquel des précipités humains ont donné naissance à une forme inédite de civilisation travaillée par des forces d’hybridation.

Chez Sainsily, ce phénomène d’hybridation est repérable autant dans les fonds culturels auxquels il peut renvoyer, que dans la diversité des techniques utilisées : peinture, photographie, image informatique et jusqu’à l’incursion dans l’espace réel par une installation avec des mannequins. Alliance du fond et de la forme.

Ayant grandi dans un univers où les traditions artistiques anciennes furent anéanties, c’est à l’école des Beaux-Arts de Paris où il a été formé dans les années 80, que Sainsily a pu se frotter à l’esprit d’une tradition de la peinture. Formation au cours de laquelle il a pu s’approprier références et techniques artistiques occidentales. Comme un certain nombre de créateurs des cultures dominées, de Wifredo Lam à Jean-Michel Basquiat, dès qu’il fut en possession de ces outils, il procéda dans sa production à un retour sur l’autre part enfouie de sa culture tressée. Comme autant de rappels à ce qu’il peut porter en lui de plus ancien, apparaissent dans ses toiles des éléments de la statuaire de l’Afrique subsaharienne ou de la Caraïbe précolombienne. Ecart de propos toutefois avec les artistes expressionnistes, surréalistes ou cubistes qui introduirent de telles figures de manière plus ou moins directe dans leurs œuvres dès la fin du XIXe siècle. Repéré par l’Américain William Rubin à la suite de Robert Goldwater, l’intérêt des artistes occidentaux pour les arts tribaux (dits “primitifs”) donna lieu à des emprunts qui furent autant de réponses à des questionnements essentiellement formels. Si les créateurs peuvent difficilement échapper au souci de la forme la plus efficace à la transcription de leur vision, l’enjeu auquel se mesurent certains artistes des Caraïbes est double. Il s’agit bien plus ici de s’enraciner dans cette part d’eux-mêmes dont ils furent trop longtemps coupés, au risque de l’oubli et de la disparition. Une part maudite de leur culture (et qui est aussi une part du patrimoine de l’humanité), qu’ils veulent rendre de nouveau opératoire par cette prise en compte, afin de se projeter dans la modernité.

Les anthropométries de Sainsily sont jetées dans l’espace de l’abstraction, au-delà des limites de la toile dont les bords opèrent des coupes franches. Quand les visages ne nous offrent la certitude d’aucun trait permettant de les identifier, ils sont absents des corps nus. Corps dont les membres se perdent parfois dans l’espace suggéré du tableau ou qu’on doit deviner dans le hors champ. L’on perçoit l’importance du rôle joué par la vision photographique dans cette recherche, au travers des cadrages, dans les plans rapprochés ainsi que des images répétées au sein d’un même tableau. Photographies de modèles qui seront le point de départ des toiles, ou bien encore images numériques directement tirées sur le support et rehaussées de peinture. Sainsily transforme ses nus en outil d’investigation, dans des toiles où s’exercent des tensions de natures multiples : impressions de vitesse produite par les zips de couleur qui traversent les tableaux comme des éclairs de lumière. Vitesse des écritures automatiques qui se perdent dans le chaos d’une langue inconnue. Torsions des corps dans des espaces dont on distingue avec peine où s’arrête la profondeur. Tension de l’œil du spectateur qui ne trouve pas de trêve dans l’utilisation simultanée de techniques et de médiums divers, à la fois sollicité par des scripts nerveux, des repères chiffrés, des flèches, et les zips qui appellent de concert au vertige du regard.

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